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Les aventures de Roldaïce en Otaria


Erreur de visée

Tour côtière
“ Tour côtière ”
par Don Hazeltine © Wizards of the Coast

« Allons, Roldaïce, tu ne vas pas… hips ! Tu ne vas pas rentrer à ta tour bêtement à dos de têtard ! Euh… de lézard !
– D’une part je ne vois pas où est le problème, répondis-je du fond de mon confortable fauteuil, et d’autre part, quelle autre possibilité y aurait-il, selon toi ? »
Nidéolus me regarda d’un air surpris, comme si j’étais subitement devenu stupide. Il pointa un doigt vers moi, comme un professeur expliquant quelque chose à un élève un peu lent.
« Mais voyons ! Hips ! La tépélo… la pélétorta… »
J’éclatai de rire.
« J’avais compris, mais je ne considérais pas cela comme une option envisageable. Je ne pense pas que tu sois en état de téléporter quoi que ce soit. Je crois même que c’est moi qui vais devoir te porter jusqu’à ton lit avant de partir ! » lançai-je en vidant ma chope.
L’avant-veille, j’avais quitté mes chères montagnes pour venir rendre visite à l’illusionniste Nidéolus, échanger quelques ingrédients magiques, et surtout bavarder pendant des heures comme le font les amis de longue date. Mais après deux jours bien sympathiques à discuter de magie et à évoquer le bon vieux temps, il était temps pour moi de regagner mon domaine. Avant de nous quitter, nous avions fait un bon déjeuner, pendant lequel Nidéolus avait insisté pour déboucher la bouteille de liqueur de champignons que je lui avais apportée. Mais il n’était pas habitué à ce genre de breuvage, ce qui était d’autant plus regrettable qu’il le trouvait très à son goût.
« Quoi ? répondit mon ami avec indignation. Mais si, je suis… hips! en état ! Regarde… »
Nidéolus leva les bras et commença à marmonner un sort.
« Non, arrête ! criai-je vivement. Et mon léz… »
Trop tard. L’illusionniste ne s’interrompit pas, mais la dernière syllabe de sa formule fut remplacée par un hoquet sonore, conséquence directe de la liqueur de champignons. Avant que j’aie pu faire quoi que soit, je sentis une effluve de mana bleu m'envelopper et le salon s’évanouit autour de moi. Je réapparus un instant plus tard, non pas dans une partie quelconque de mon château, mais au-dessus d’une large flaque de boue dans laquelle je tombai avec un grand bruit d’éclaboussures.
Pestant et jurant, je tentai de me redresser, glissai, et parvins tout de même à m’asseoir. Je retirai la gadoue de mes yeux, et quand mon regard se posa sur mon environnement immédiat, je cessai aussitôt de jurer. Où diable ce vieil imbécile m’avait-il envoyé ?

Forêt de la Krosia
“ Forêt de la Krosia ”
par John Avon © Wizards of the Coast

Je me trouvais dans une forêt dense et luxuriante, qui n’avait rien de commun avec les forêts de sapins de mes chères montagnes. La téléportation avait réussi, certes, mais j’aurais deux mots à dire à Nidéolus la prochaine fois que je l’aurais en face de moi… Du moins si je parvenais à revenir entier ! Fort heureusement, aucun danger immédiat ne semblait me menacer.
Après m’être extirpé de la flaque, je tentai tant bien que mal de me nettoyer, puis je réfléchis à ce que j’allais faire. J’étais égaré dans une forêt inconnue, sans la moindre idée de sa localisation. Mais après tout, j’en avais vu d’autres ! Je haussai les épaules, choisis une direction au hasard et partis d’un pas décidé.
Après quelques heures de progression assez pénible, ponctuée de jurons divers et variés à l’adresse d’un certain illusionniste que je considérais jusque-là comme mon ami, je perçus devant moi des cris et des bruits de combat. Oubliant ma fatigue, je courus aussi vite que possible, et débouchai dans une vaste clairière où deux centaures affrontaient une bête cauchemardesque de dix pieds de haut. Le corps noir du monstre était monté sur une multitude de pattes griffues, et rappelait celui d’un insecte. Son long cou se terminait par une tête sans yeux où s’ouvrait une gueule immense remplie de crocs acérés. Un troisième homme-cheval gisait au sol, le flanc lacéré et souillé d’une épaisse bave noire. Il émanait de la bête une aura maléfique et je m’élançai pour porter secours aux courageux centaures.


On frappe d’abord et on parle après

Vétéran centaure
“ Vétéran centaure ”
par Mark Zug © Wizards of the Coast

Tout en courant vers les lieux du combat, je canalisai presque instinctivement un peu de mana rouge, et m'écriai : « Laït’nin’bolt ! ». Dans un craquement assourdissant, un éclair jaillit de ma main et frappa le monstre de plein fouet, lui arrachant un hurlement strident et quelques pattes. Mais mon sort ne fut pas suffisant pour terrasser la bête. Visiblement très en colère, elle tourna la tête vers moi et cracha un jet de bave noire. D’une roulade, j’esquivai de justesse le flot putride, et louai mes réflexes en voyant le sol fumer sous l’effet de l’acide.
Profitant de ce bref instant d’inattention de l’horrible créature, les centaures poussèrent leur cri de guerre à l’unisson et lui plantèrent leurs lances dans la gorge. Le monstre vacilla un instant, puis s’effondra au sol, souillant de son sang poisseux l’herbe piétinée de la clairière.
Sans attendre, je courus vers le centaure blessé. Sa vie s’échappait déjà, mais je parvins à la retenir grâce à un sort de survie. Je neutralisai ensuite le poison et refermai la blessure par un petit sort de soins. Avec la sagesse caractéristique des centaures, les deux guerriers me regardèrent prodiguer ces soins à leur compagnon sans rien dire, pour éviter de briser ma concentration.
« Il vivra », dis-je en me relevant lorsque j’eus terminé.
Son corps de cheval encore fumant de l’effort du combat, le plus vieux des deux centaures me répondit d’un air grave.
« Qui que tu sois, merci au nom de tout mon clan, étranger. Je suis Dorgan, chef de clan, et voici mes fils Urgan et Tolgan. Je suis étonné de voir un gobelin ici, et encore plus qu’un gobelin nous ait porté secours au lieu de fuir ou d’attendre que cette bête nous ait dévorés pour piller ce qu’il restait de notre équipement. Mais tu es visiblement différent du reste de ton peuple, et je loue la forêt de t’avoir envoyé pour nous sauver.
– Eh bien, Messire Dorgan, louez plutôt le hasard et la liqueur de champignons ! » répliquai-je en riant.
Devant leur air perplexe, je me présentai.
« Mon nom est Roldaïce, mage gobelin spécialisé dans les magies rouge et blanche, bon vivant et ennemi du mal sous toutes ses formes.
– Outre votre bonté et votre courage, vous différez aussi des autres gobelins d’Otaria par votre apparence, Messire Roldaïce », remarqua le jeune Urgan.
À ces mots, mon sourire s’effaça et j’écarquillai les yeux.
« Otaria ?! Par l’Ordre et le Chaos ! »
Ce continent perdu était à des milliers de lieues de ma région, par-delà les océans.
« Mon jeune ami, je suis sans doute différent des gobelins d’ici parce que je suis très loin de chez moi ! Et je me demande bien comment je vais pouvoir y retourner… dis-je en me grattant la tête.
– Sache, Mage Roldaïce, que moi, Dorgan, fils de Kargan, t’assure de mon éternelle reconnaissance et jure de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour t’aider, déclara solennellement le vieux centaure.
– Merci, noble Dorgan », répondis-je en m’inclinant de mon mieux.
Tandis que les centaures relevaient leur blessé, je jetai un œil au cadavre de la créature, déjà en train de se décomposer, et remarquai alors une chose étrange à l’orée de la forêt. En m’approchant, je trouvai les restes d’une sorte de carapace, apparemment constituée de six pattes et d’une énorme cavité ressemblant à une coquille d’oeuf qui aurait explosé.
« Il est temps de partir à présent, Mage Roldaïce », me lança Dorgan.
Intrigué par ma trouvaille, je ramassai un morceau de coquille et retournai vers mes compagnons. Sur ce, nous nous enfonçâmes dans la forêt vers le village du clan de Dorgan, les deux centaures valides soutenant le blessé, et les questions se bousculant dans mon esprit.


Itinéraire d’un objet maudit

Mirari
“ Mirari ”
par Donato Giancola © Wizards of the Coast

Tandis que nous traversions la forêt, Dorgan me raconta les évènements survenus en Otaria depuis quelques mois. Tout avait commencé avec l’apparition d’un mystérieux artefact, le Mirari. Cette petite sphère miroitante s’était révélée contenir une force dépassant l’imagination, capable de se plier aux désirs de son possesseur et de décupler la puissance de celui-ci, tout en exacerbant sa soif de pouvoir jusqu’à le faire sombrer dans la folie. Ainsi différentes personnalités d’Otaria avaient-elles détenu le Mirari l’une après l’autre, causant mort et destruction chacune à leur manière.


Lieutenant Kirtar
“ Lieutenant Kirtar ” par Paolo Parente
© Wizards of the Coast

C’est un jeune mage noir du nom de Chaînes, un invocateur de démences, qui avait tout d’abord découvert l’artefact et l’avait donné au Patriarche de la Coterie, une puissante organisation dont l’activité principale était de mettre en place des combats de monstres et de gladiateurs de toutes races dans le Grand Colisée. Le Mirari avait été promis comme trophée au vainqueur des jeux, mais l’attaque de la Cité de la Coterie par un dragon avait interrompu les combats. Le lieutenant Kirtar, officier avemain de l’Ordre du Nord, et le barbare Kamahl, qui participaient tous deux au tournoi, avaient vaincu le dragon, mais Kirtar avait réussi à se faire passer pour le seul sauveur et avait reçu le Mirari en récompense. De retour dans le Nord, Kirtar avait commencé à s’élever contre le chef de son ordre, le capitaine Pianna, et avait finalement fomenté une attaque pour lui ravir le pouvoir. Il avait utilisé le Mirari pour emprisonner Pianna dans une gangue de cristaux magiques, mais avait été débordé par la puissance de l’artefact et avait péri à cause de son propre sort en même temps que tous les habitants de la citadelle.

Aboshân, empereur céphalide
“ Aboshân, empereur céphalide ” par Christopher Moeller,
© Wizards of the Coast

Le fourbe ambassadeur ondin Laquatus, qui attendait un drame de ce genre et se tenait prêt, avait aussitôt récupéré le Mirari et l’avait rapporté à l’empereur céphalide Aboshân. Grâce à l’objet maudit, Aboshân avait provoqué un gigantesque raz-de-marée destiné à engloutir le continent, afin de devenir le souverain incontesté d’Otaria. La catastrophe avait couvert tout le nord des terres d’inondations meurtrières, mais également détruit la cité céphalide par un phénoménal retour de courant.




Chaînes, maître des démences
“ Chaînes, maître des démences ” par Mark Zug
© Wizards of the Coast

Nattes, une autre invocatrice de démences, avait alors rapporté le Mirari au Patriarche. En combattant avec brio dans l’arène, pendant un temps d’ailleurs aux côtés de Kamahl, Chaînes avait rapidement fait son chemin au sein de la Coterie, jusqu’à devenir le bras droit du Patriarche, qui avait fait l’erreur de lui confier le Mirari. Chaînes avait alors saisi l’occasion de venger son ancien mentor, dont la mort avait été organisée par le Patriarche, en exilant ce dernier à Aphetto, faute de pouvoir le tuer. Alors qu’il était à la tête de la Coterie, Chaînes dut faire face à un raid mené par l’Ordre du Nord. En se servant de la puissance du Mirari, il avait puisé dans l’esprit de tous les autres invocateurs de démence et submergé la Cité de la Coterie d’horreurs pires que tout ce qu’on avait pu voir auparavant. Blessé par Kamahl qui tentait de l’arrêter, Chaînes avait utilisé sa magie noire pour se soigner, mais débordé à son tour par le Mirari, il s’était lui-même changé en un maelstrom de créatures abominables et avait connu une fin horrible.

Kamahl
“ Kamahl, sangrahbaire ” par Kev Walker
© Wizards of the Coast

Après ce désastre qui avait ravagé la cité, et malgré sa méfiance à l’égard de l’orbe, Kamahl avait récupéré l’objet. Une fois rentré chez lui, dans les montagnes pardiques, il avait lui aussi succombé au pouvoir corrupteur et avait entrepris de devenir le chef suprême et tyrannique de toutes les tribus barbares. Après avoir tenté en vain de le raisonner, sa soeur Jeska et leur mentor le nain Balthor avaient dû s’opposer à lui sur le champ de bataille, et Kamahl avait grièvement blessé Jeska. La culpabilité l’avait arraché à l’emprise du Mirari, il avait réalisé combien il avait été présomptueux en croyant pouvoir lui résister, et était venu jusqu’ici, dans la forêt de Krosia, chercher l’aide de son ami le druide centaure Selton pour sauver la vie de Jeska.

Arrivé à ce point de son récit, Dorgan s’assombrit. Mais nous venions justement d’arriver au village, et il saisit visiblement cette occasion pour remettre notre discussion à plus tard. Dorgan me présenta au clan et fit un récit haut en couleur de mes exploits, et je fus acclamé comme un héros. On m’accompagna ensuite jusqu’à une petite rivière où je pus enfin me rafraîchir et me nettoyer des restes de boue. Je passai le reste de la journée avec les centaures, observant leurs coutumes. Je tentai de parler à Dorgan pour connaître la suite de son histoire, mais le chef semblait m’éviter. Me raconter certains événements avait sans doute ravivé en lui des douleurs récentes, et je décidai de respecter sa peine.
Après un copieux et savoureux banquet en mon honneur, je me retirai dans la hutte qu’on m’avait attribuée pour repenser à cette journée mouvementée, qui m’avait conduit si loin de chez moi. Mais je n’en eus pas le loisir : à peine allongé sur ma couche moelleuse, la fatigue me rattrapa et je sombrai dans un profond sommeil bien mérité.


Terreur nocturne

En pleine nuit, je fus réveillé par une sensation étrange, une sorte d’appel résonnant au plus profond de moi et m’attirant irrésistiblement. J’enfilai ma tunique et sortis prudemment de ma hutte, en scrutant l’obscurité pour trouver la source de cette soif psychique. C’est alors que je le vis, là, au centre de la place du village. Je m’en approchai, mais à ce moment précis tous les centaures du village jaillirent soudain de leurs habitations et galopèrent vers moi en brandissant leurs lances. Ces misérables hommes-chevaux, ils voulaient m’empêcher de le prendre ! Je dégainai mon épée, poussai un hurlement de rage et me jetai dans la bataille, animé d’une rage sanguinaire que je n’avais jamais ressentie auparavant.
Le combat fut bref, et peu après, je fus entouré de centaures agonisants. Baignant dans leur sang, ils imploraient mon aide en tendant les mains vers moi. Jetant mon arme souillée de rouge, je les ignorai et me dirigeai lentement vers la chose que j’étais venu chercher et pour laquelle je m’étais battu. Éclairant la scène du massacre d’une vive lumière aux reflets rouges et blancs, la petite sphère reposait sur l’herbe. Lorsque ma main se referma enfin sur elle, une vague d’énergie pure se répandit dans mon corps, emplissant mon esprit d’un sentiment de puissance infinie. Je sentis le mana couler dans mes veines comme un feu bienfaisant. Tout était à présent en mon pouvoir, Otaria, Dominaria, le Multivers... Ivre d’énergie, j’invoquai un torrent de flammes qui embrasa aussitôt le village. Je fermai les yeux pour savourer ma toute-puissance, tandis que résonnaient de toute part les hurlements des centaures brûlés vifs...
Brusquement, je m’éveillai et me redressai d’un bond sur ma couchette. J’étais trempé de sueur.
« Nom d’un dragon, quel cauchemar ! », me dis-je en frissonnant.
Ce rêve affreux était on ne peut plus clair : mon esprit avait perçu l’influence perverse du Mirari, et j’avais entrevu ce qui arriverait si je cédais à son appel tentateur, en réveillant les pires fantasmes du fond de mon inconscient... J’aurais à me montrer très vigilant et maître de moi si je me retrouvai un jour face à l’artefact maudit. Ne parvenant pas à me rendormir, je passai les deux heures qui me séparaient de l’aube à réfléchir. Bien qu’écourtée, ma nuit de sommeil m’avait permis de régénérer mon mana, ce qui était déjà un point positif. Certes, il fallait que je trouve un moyen de rentrer chez moi, mais je n’avais aucune affaire urgente en cours, tandis qu’il se passait des choses graves en Otaria, qui finiraient sans doute par avoir des conséquences tragiques pour mes amis centaures. Le monstre de la veille, apparu dans la forêt à la suite d’on ne savait quel maléfice, en était la preuve. Apparemment, tous les problèmes d’Otaria découlaient du Mirari, et il fallait trouver un moyen de mettre un terme à sa malédiction, sans doute en détruisant l’objet. Ce ne serait sûrement pas facile, mais si je pouvais faire quelque chose pour aider les centaures, je me devais d’essayer.

Le matin venu, je fis part de ma décision à Dorgan, qui sembla touché.
« Voilà une noble quête, et je ne suis pas surpris que tu l’entreprennes. Je devine que tu le fais principalement pour nous venir en aide, et je te remercie à nouveau. Mais tu ne seras pas seul pour affronter les dangers qui se dresseront sur ta route. »
Avant que j’aie pu répondre quoi que ce soit, le vieux centaure appela son fils Urgan d’une voix forte, et celui-ci accourut au galop. Dorgan lui annonça que je partais à la recherche du Mirari pour tenter de le détruire, et lui confia la tâche de m’aider. Le jeune centaure se tourna face à moi, et plaça son poing droit sur son cœur.
« Messire Roldaïce, si vous voulez bien de moi, je vous emmènerai jusqu’au bout du monde, et je donnerai ma vie pour vous, me dit-il d’un air solennel en rivant son regard dans le mien.
– Je t’en remercie, Urgan », répondis-je, assez ému. « Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour que cela n’arrive pas. Cependant, je n’accepterai que tu m’accompagnes qu’à une seule condition.
– Euh… Bien sûr… » fit le jeune centaure, un peu déçu de ma réticence. « Laquelle, Messire Roldaïce ?
– Justement, que tu oublies ce « Messire » et que tu me tutoies ! » dis-je avec un grand sourire.
Les centaures sourirent à leur tour, et l’ambiance fut soudain plus légère.
« Avec joie, Roldaïce ! » s’exclama Urgan.
Dorgan m’apprit qu’aux dernières nouvelles, le Mirari se trouvait au nord, au coeur de la forêt de Krosia, là où Kamahl l’avait emporté, et que c’est dans cette direction que nous devions chercher.
Nous commençâmes ensuite à nous préparer au départ, et les centaures nous donnèrent quelques provisions pour le voyage. À cause de ma téléportation imprévue, je n’avais aucun équipement et Dorgan, qui l’avait remarqué, m’offrit une petite épée d’excellente facture. Tout en le remerciant, je sortis machinalement la lame du fourreau pour la soupeser... et un frisson glacé me parcourut l’échine : l’épée était celle avec laquelle j’avais massacré les centaures dans mon rêve.
Chassant ce mauvais présage de mon esprit, je rengainai l’arme et l’accrochai à ma ceinture. Urgan et moi saluâmes les centaures rassemblés au grand complet pour nous souhaiter bonne chance, puis mon compagnon m’offrit de monter sur son dos, un privilège que les centaures n’accordent que très rarement. Sur ce, nous partîmes vers le nord sans nous retourner.


Promenons-nous dans les bois

Forêt de la Krosia
“ Forêt de la Krosia ”
par John Matson © Wizards of the Coast

Urgan connaissait bien la forêt, et pendant plusieurs heures nous progressâmes assez rapidement à travers la végétation de la Krosia. En chemin, nous discutâmes un peu afin de mieux nous connaître, sans trop élever la voix pour éviter d’alerter des prédateurs ou d’éventuels ennemis, et les premières heures de notre voyage se déroulèrent sans encombre.
Peu à peu, je remarquai chez Urgan les signes d’une nervosité croissante.
« Un problème ? lui demandai-je alors que nous arrivions dans une petite clairière.
– Je ne sais pas trop… C’est étrange, mais je reconnais de moins en moins les lieux. On dirait que les arbres ont poussé à toute allure depuis la dernière fois. Je n’y comprends rien. Et puis… ma perception des environs est comme faussée, je n’arrive plus à sentir la présence des animaux. »
Le jeune centaure était visiblement troublé et très mal à l’aise.
« Hmm... Peut-être est-ce l’influence du Mirari ? supposai-je. J’ignore ce que Kamahl en a fait, mais seule une énorme puissance magique pourrait... »
Ma phrase fut soudain interrompue de manière fort impolie par un rugissement tonitruant provenant de notre droite. Urgan était déjà extrêmement nerveux, et ce cri soudain lui fit l’effet d’un coup de fouet : il se cabra de surprise et de peur. Étant moi-même pris au dépourvu, et ne disposant bien sûr pas de rênes, je fus éjecté en arrière sur une dizaine de pieds, heurtai violemment un tronc d’arbre et retombai au sol. Je vis alors avec stupeur un arbre se plier vers nous avec un craquement sinistre, sans doute sous l’effet d’une force colossale.
En entendant ce bruit, Urgan se retourna pour faire face au danger, et resta à fixer l’énorme masse de bois en train de s’abattre sur lui, comme hypnotisé.
« Riflexiz’ ! »
Je tendis la main vers Urgan et lui lançai en toute hâte un éphémère de réflexes. Grâce au sort, mon compagnon recouvra ses esprits et parvint à bondir de côté une fraction de seconde avant que le tronc ne s’effondre. Le sol de la forêt trembla et je fus enseveli sous une dense masse de feuillage. J’étais soulagé que mon jeune ami soit sauf, mais je savais que la fête ne faisait que commencer, car l’arbre n’était pas tombé tout seul et le cri que nous avions entendu n’était pas celui d’un oiseau de paradis. Je tentai de dégainer mon épée courte, mais j’étais empêtré.
« Roldaïce, sors vite de là ! Je n’ai jamais vu une bête aussi énorme ! »
Malgré ses efforts pour garder son sang-froid, je perçus dans la voix d’Urgan les accents tremblants d’une peur proche de la panique. Je craignis un instant qu’il ne s’enfuie au galop, mais le fils de Dorgan était courageux, et il ne m’abandonna pas : à l’aide de sa machette, il commença à taillader les branches de l’arbre pour me libérer.
Le cri assourdissant retentit de nouveau, accompagné d’un pas lourd secouant le sol presque autant que la chute de l’arbre. J’étais pour l’instant incapable de m’extraire de ma prison de feuillage, qui obstruait complètement mon champ de vision. Quand à Urgan, il serait une proie facile pour le monstre s’il continuait à faire du jardinage.


Ne nous fâchons pas !

« Urgan, va-t-en, tu es plus en danger que moi ! criai-je au centaure.
– Je ne te laisserai pas ! » répondit-il, maniant sa machette de plus belle pour me libérer du feuillage, tandis que la bête avançait vers nous en faisant trembler le sol.
Soit nous l’avions réveillée, ce qui l’avait mise en colère, soit elle avait un petit creux. Dans un cas comme dans l’autre, nous étions dans une fâcheuse posture. Je parvins à tirer mon épée de son fourreau, mais c’était inutile : je ne disposais même pas d’assez de place pour tenter de couper les branches environnantes. Je décidai alors d’employer les grands moyens.

Souffle ardent
“ Souffle ardent ”
par Aleksi Briclot © Wizards of the Coast

« Urgan, éloigne-toi, je vais lancer un sort ! Vite ! »
Le centaure eut un bref instant d’hésitation…
« Bon, d’accord ! Eh, toi ! Viens là ! »
Urgan essayait maintenant d’attirer l’attention de la créature pour la détourner de moi. Décidément, il en faisait un peu trop, il allait finir par se faire dévorer ! J’appelai à moi un peu de mana rouge…
« Faïeur’bwessingh’ ! »
Je sentis ma gorge devenir aussi brûlante qu’une forge, et je soufflai devant moi de toutes mes forces, projetant un intense jet de feu magique. Les branches qui m’emprisonnaient furent calcinées en un instant, et je pus enfin retrouver ma liberté de mouvement moyennant quelques légères brûlures. Je découvris alors la source de nos ennuis : c’était un lézard d’au moins cent pieds de long, ses écailles vertes hérissées d’épines aussi longues et acérées que des épées. Le vaillant Urgan tentait de combattre le monstre, ou plutôt d’esquiver les coups de ses terribles pattes, avec l’espoir de le retenir le temps que je me libère.

Baloth imposant
“ Baloth imposant ”
par Arnie Swekel © Wizards of the Coast

Je réfléchis à toute allure pour trouver une solution… Plusieurs sorts d’attaque me vinrent en tête, mais je doutais de leur efficacité sur un être aussi imposant. Il fallait trouver autre chose. Le corps du lézard géant était invincible… mais ce n’était sans doute pas le cas de son esprit ! Je me précipitai vers le flanc de la bête, canalisai en moi un peu de mana blanc et prononçai les paroles magiques de l’enchantement de pacifisme. Un halo de lumière apparut autour de mes mains, et je les plaquai sur la peau écailleuse de l’animal au terme de ma course. Il eut un spasme et se calma instantanément. Je rejoignis un Urgan haletant, visiblement surpris par l’arrêt des hostilités, mais ô combien soulagé. La bête nous regardait à présent d’un air paisible, presque curieux, et je profitai du contrôle que l’enchantement me donnait sur elle pour lui demander mentalement de chercher une autre proie. Clignant des yeux, elle posa son regard sur Urgan, puis de nouveau sur moi, avant d’entreprendre un pesant demi-tour. Nous reculâmes à bonne distance pour éviter d’être balayé par la longue queue écailleuse. Le lézard géant repartit dans la forêt, le bruit de ses pas résonnant à travers les arbres longtemps après qu’il eut disparu.
« Ouf ! Nous l’avons échappé belle ! souffla Urgan. Ça va, tu n’as rien de cassé ? Je suis désolé, j’ai été surpris !
– Ne t’inquiète pas, ça ira. Ma carcasse de gobelin en a vu d’autres ! Je n’ai presque plus mal… mentis-je pour le rassurer. Ce n’est pas de ta… »
Je laissai ma phrase en suspens. À quelques pas de nous, immobile dans l’ombre de la Krosia, se tenait une imposante silhouette humaine en train de nous observer...


Je suis une légende

Kamahl, la Poigne de la Krosia
“ Kamahl, la Poigne de la Krosia ”
par Matthew D. Wilson © Wizards of the Coast

Lorsqu’Urgan tourna la tête pour regarder ce qui avait attiré mon attention, il vit la silhouette et s’empara immédiatement de sa lance pour me défendre.
« Qui va là ? cria-t-il à l’intention de l’inconnu.
– Calme-toi, jeune centaure, je ne vous veux aucun mal », répondit une voix grave et tranquille.
Nous vîmes alors un humain massif de six pieds de haut s’avancer vers nous d’un pas nonchalant. L’inconnu était vêtu de cuir, de fourrures et d’écorce, et une peau d’ours tombait de ses épaules. Il était armé d’un bâton noueux terminé par un bloc de pierre gravé d’une rune verte. L’homme avait la peau cuivrée, les cheveux ras, une mâchoire carrée et un menton volontaire, et son visage buriné portait la marque de nombreux combats. Il se dégageait de lui et de son bâton magique une forte aura de mana vert, si puissante qu’elle éclipsait presque celle de la forêt environnante.
« Kamahl ? s’exclama Urgan. C’est bien vous ?
– Qui d’autre ? répondit l’homme qui se tenait à présent à quelques pas de nous.
– Eh bien, c’est-à-dire que... vous êtes très différent de la dernière fois où je vous ai vu, bredouilla le jeune centaure, très impressionné.
– Oui, c’est vrai, j’ai changé, répondit Kamahl d’un ton égal, car j’ai compris beaucoup de choses. Tu es l’un des fils de Dorgan, non ? J’ai oublié ton nom.
– Urgan, s’empressa de répondre mon ami. Et voici Roldaïce, le mage qui nous a sauvé mon père, mon frère et moi. »
Kamahl me jeta un regard. Je m’attendais à trouver dans ses yeux bruns une énergie farouche, une lueur de défi, mais je ne vis que le regard d’un homme las et indifférent.
« Enchanté de vous rencontrer, lui dis-je en souriant et en m’inclinant brièvement. J’ai beaucoup entendu parler de vous ces derniers temps. »
Sans prêter la moindre attention à mon salut, Kamahl poursuivit.
« J’ai vu la façon dont vous vous êtes débarrassé du baloth. Bizarre, je pensais qu’il allait vous dévorer.
– Ah oui ? » fis-je, légèrement froissé. « Désolé de vous avoir déçu. Une autre fois, peut-être ? »
Mais il ne réagit pas plus à mon ironie qu’à ma courtoisie.
« Que venez-vous faire aussi loin dans la Krosia ? »
Son ton n’était pas vraiment menaçant, mais il contenait un je-ne-sais-quoi d’inflexible qui suggérait nettement que « cela ne vous regarde pas » n’était pas une réponse envisageable, sauf si l’on cherchait à finir ses jours comme fertilisant pour la végétation de la Krosia.
Je racontai alors à Kamahl les événements qui m’avaient conduit ici, ainsi que la nature de notre quête. Le barbare devenu druide resta perplexe quelques instants, puis soupira et entreprit de nous expliquer ce que nous ignorions.
Après avoir blessé Jeska, Kamahl l’avait emmenée dans la Krosia pour demander à Selton de la soigner, accompagné par Balthor. Alors qu’ils arrivaient à l’orée de la forêt, ils avaient été attaqués par l’Ambassadeur Laquatus, plus que jamais prêt à tout pour s’emparer du puissant artefact. Face à l’ondin et ses séides de la Coterie, Balthor s’était sacrifié pour permettre à Kamahl de s’enfuir avec Jeska jusqu’au village de Selton.

Thriss, Primus nantuko
“ Thriss, Primus nantuko ”
par John Avon © Wizards of the Coast

Le druide centaure avait accueilli son ancien compagnon d’armes et avait accepté de soigner sa sœur à condition que Kamahl aille trouver Thriss, le guide spirituel des nantukos, insectes intelligents gardiens de la Krosia. Le barbare avait obéi, et son entretien avec le sage avait été une révélation. Renonçant à son mode de vie de guerrier, il avait fait pénitence et était parti seul dans la forêt pour devenir druide.
Mais sa retraite avait été interrompue par une nouvelle attaque de Laquatus, aidé par Balthor, transformé après sa mort en zombie sans âme. Kamahl avait été contraint de combattre et d’achever son ancien mentor, puis, ivre de rage, avait affronté Laquatus et l’avait enfin vaincu. L’ancien barbare avait alors décidé d’abandonner le Mirari au cœur de la Krosia afin qu’il ne soit plus la cause de nouvelles tragédies. L’artefact maudit étant depuis longtemps soudé au pommeau de sa fidèle épée, Kamahl avait profondément enfoncé l’arme dans le sol de la forêt avant de quitter les lieux.
En apprenant cela, je compris enfin ce qui arrivait à la Krosia : ainsi connecté au sol, le Mirari devait amplifier l’énergie de la forêt elle-même, ce qui altérait son équilibre naturel. Voilà pourquoi la végétation poussait à une allure alarmante et les animaux évoluaient en bêtes immenses ! Le lézard que nous venions de rencontrer était un bon exemple de ces terribles créatures. Mais ce n’était pas tout…


Souvenirs douloureux

Ambassadeur Laquatus
“ Ambassadeur Laquatus ”
par Jim Murray © Wizards of the Coast

Après avoir tué Laquatus et planté le Mirari dans le sol de la Krosia, Kamahl avait eu un funeste pressentiment. Il était revenu en toute hâte au village de Selton... mais il était trop tard. Le camp n’était plus qu’un amas de décombres calcinés, les corps des centaures gisant au sol parmi ceux d’un grand nombre d’avemains et de monstres de cauchemar. Selton lui-même était mort, poignardé dans le dos. Au milieu des ruines, un grand avemain agonisait en pleurant doucement : c’était la commandante Isheu. Une profonde blessure s’ouvrait entre ses ailes et Kamahl avait tenté de la soigner, mais la lame avait été empoisonnée et il n’y avait plus rien à faire.

Ambassadeur Laquatus
“ Commandante Isheu ”
par Rebecca Guay © Wizards of the Coast

Rassemblant ses dernières forces, Isheu avait expliqué que Laquatus lui avait demandé son aide pour détruire le Mirari avant que Kamahl ne s’en serve pour mettre Otaria à feu et à sang. L’ondin avait suivi la trace du barbare jusqu’au village, et les avemains avaient attaqué les centaures sur son conseil. Isheu n’avait compris qu’elle avait été manipulée que lorsqu’elle avait vu que la maléfique Nattes était de la partie, et qu’elle invoquait des monstres de cauchemar pour combattre les centaures. Mais avant qu’Isheu ait pu faire cesser le combat, elle avait senti une lame s’enfoncer dans son dos. Ses muscles s’était rapidement paralysés et elle s’était effondrée au sol. Impuissante, elle avait vu avec horreur tomber les derniers centaures, puis les monstres attaquer sauvagement ses soldats avemains. Malgré leur résistance héroïque, Selton et Balthor avaient été tués, puis Nattes avait transformé le nain en zombie et avait enlevé Jeska. Après ce récit, Isheu avait demandé pardon à Kamahl pour sa terrible erreur, puis s’était éteinte dans ses bras.

Phage l’Intouchable
“ Phage l’Intouchable ”
par Ron Spears © Wizards of the Coast

Kamahl avait ordonné à la forêt d’ensevelir les victimes de cet absurde carnage, puis s’était rendu au grand colisée d’Aphetto, nouveau quartier général de la Coterie après la destruction de son ancienne cité. Là, parmi les gladiateurs venus de tout Otaria pour jouer leur vie dans des combats sans pitié, Kamahl avait senti son sang se glacer en voyant ce qu’était devenue sa sœur. Toute de noir vêtue, elle était toujours aussi belle, mais encore plus dangereuse qu’avant, car elle avait acquis l’horrible pouvoir de putréfier toute matière vivante d’un simple toucher, sans doute l’œuvre corruptrice de l’immonde Patriarche. En quelques jours, Phage était devenue la championne du colisée et l’idole de la foule, les spectateurs venant en masse pour assouvir leur voyeurisme morbide en la voyant détruire les ennemis les plus redoutables. En dépit de ses pouvoirs, Kamahl ignorait comment sauver sa sœur malgré elle, et était reparti dans la Krosia accablé de chagrin et de culpabilité.
Après plusieurs mois passés seul dans la forêt, Kamahl avait reçu quelques jours avant notre rencontre la visite d’un druide itinérant qui lui avait rapporté de terribles nouvelles, qu’il tenait lui-même de différentes personnes rencontrées au fil de ses pérégrinations. Dans le colisée, Phage avait affronté un célèbre couple de sorciers illusionnistes, Ixidor et sa compagne Nivea. Bien qu’expérimentés, les deux sorciers n’étaient pas de taille, et Phage avait tué Nivea. Le Patriarche de la Coterie avait ordonné à Phage d’épargner Ixidor pour que celui-ci paye ses dettes à son organisation, mais le sorcier avait tout parié sur son propre combat et n’avait plus rien. Le Patriarche avait alors décidé de « se rembourser » en satisfaisant son esprit pervers et sadique : il avait fait abandonner le sorcier vaincu en plein désert afin qu’il meure au terme d’une lente agonie.

Akroma, ange de la Colère
“ Akroma, ange de la Colère ”
par Ron Spears © Wizards of the Coast

Mais sous le soleil de plomb, Ixidor avait sombré dans la folie et avait acquis l’incroyable pouvoir de rendre réelles ses illusions. Il avait transformé le désert ou il était exilé en un mélange hétéroclite de terrains, et y avait élevé en une nuit un palais à l’architecture fantasmagorique. Désespéré depuis la mort de son grand amour, Ixidor avait rêvé d’un ange ayant le visage de Nivea... et ce rêve était devenu réalité. Son nom était Akroma, et elle n’avait qu’un seul but : détruire Phage, la responsable de la souffrance de son créateur. Grâce à son aura surnaturelle, l’ange avait eu tôt fait de lever une armée de fanatiques prêts à donner leur vie pour elle et pour sa cause.
Une terrible bataille avait eu lieu entre l’armée d’Akroma et celle de la Coterie. Toute la région environnante avait été ravagée par les maléfices de Nattes, qui avait pourtant péri pendant l’affrontement, ainsi qu’Ixidor. Privée de son maître vénéré, Akroma était passée de la froide résolution à la fureur aveugle. À présent, elle recrutait son armée de force, tuant tous ceux qui refusaient de la suivre. De leur côté, Phage et le Patriarche se préparaient eux aussi à un conflit de grande ampleur en recrutant des mercenaires et en animant des cohortes de morts-vivants. Sous peu, Otaria serait plongée dans une guerre dévastatrice.


Les héros sont fatigués

Après avoir évoqué le destin tragique de sa soeur bien-aimée, Kamahl s’interrompit dans son récit, les yeux dans le vague, comme s’il était de nouveau seul au milieu de la forêt. N’osant rompre ce lourd silence, Urgan et moi nous jetâmes un coup d’œil embarrassé. Je m’apprêtais à sortir l’humain de sa torpeur quand il reprit la parole de lui-même.
« Voilà, c’est tout ce que je sais, conclut Kamahl comme s’il n’avait même pas eu conscience de sa pause rêveuse... À présent, la forêt m’appelle. Bonne chance à vous. »
Avant même que nous ayons pu répondre, il se retourna et commença à s’éloigner.
« Kamahl, attendez ! lançai-je. C’est tout ? Votre pays est sur le point d’être déchiré par une guerre absurde, et vous n’allez rien faire pour l’empêcher ? »
L’homme s’était arrêté, et m’avait écouté sans se retourner.
« Je n’ai plus rien à voir avec ce monde, dit-il sur un ton dénué de toute passion. J’appartiens désormais à la forêt. »
L’attitude de ce soi-disant héros me révoltait, et je sentis la colère monter en moi.
« Quand bien même ! répliquai-je en contenant mon mépris. Je ne suis pas de ce monde, moi non plus, je suis là par hasard. Mais peu importe, j’essaie de faire ce que je peux pour sauver ce qui mérite de l’être !
– Inutile de t’énerver, gobelin, répondit Kamahl en se retournant enfin. Chacun se bat pour ce qui lui importe : la liberté, le Bien, la richesse, la vengeance... Mais pour moi, plus rien n’a d’importance. »
Il avait lâché cette dernière phrase avec tant d’indifférence que ma colère tomba d’un coup, remplacée par de la pitié. Urgan et moi gardâmes le silence tandis que la silhouette massive aux épaules voûtées disparaissait dans l’ombre de la Krosia. Mon ami fixait la forêt, comme s’il refusait de croire ce qu’il avait vu et entendu. Les nouvelles que nous avait apportées Kamahl et l’intensité de son désespoir avaient visiblement sapé le moral du jeune centaure.
« Allez, haut les coeurs mon ami ! lançai-je gaiement à Urgan pour le ramener à la réalité. Nous n’avons pas besoin de lui pour sauver le monde ! »
Malgré son désenchantement, Urgan me sourit et émit un petit rire, effort héroïque pour surmonter ses sentiments. J’éprouvais moi-même une certaine tristesse en repensant à l’homme brisé que nous venions de croiser. Et pourtant, quelque chose au fond de moi me disait qu’avec un peu de chance, notre rencontre pourrait avoir des conséquences bénéfiques sur l’esprit de Kamahl, qu’elle réveillerait peut-être en lui une lueur de fierté, un souvenir de ce qu’il avait été.
Il n’en restait pas moins que la guerre qui se préparait mettrait Otaria à feu et à sang, et tuerait des milliers d’innocents... Mais chaque chose en son temps. Quelque part devant nous, au coeur de cette forêt sauvage, un artefact maudit attendait qu’on le détruise. Tandis qu’Urgan ramassait sa lance, je lui lançai discrètement un sort de moral. Quand il se retourna vers moi, je vis que ses yeux avaient retrouvé l’éclat volontaire qu’ils avaient eu jusqu’à notre triste rencontre avec Kamahl.
« Prêt ? demandai-je au jeune centaure.
– Et comment ! répondit-il avec enthousiasme. Roldaïce et Urgan n’ont pas encore dit leur dernier mot ! En route, Messire ! »
Sur ces bonnes paroles, nous reprîmes enfin notre route, bien décidés à détruire le Mirari.


Où l’inévitable se produit…

Dans les profondeurs luxuriantes de la Krosia, la lumière du soleil avait bien du mal à se frayer un chemin jusqu’au sol. Mais lorsque le soir tomba, nous eûmes véritablement l’impression de nous retrouver dans une tombe végétale, ce sentiment de malaise étant accentué par l’idée que des bêtes énormes pouvaient nous marcher dessus quasiment sans s’en rendre compte. Épuisés par notre journée de voyage, nous fîmes halte et établîmes notre bivouac, autour duquel je dressai par précaution un cercle de protection contre le vert. Nous prîmes un frugal dîner tiré de nos provisions, puis Urgan prit le premier tour de garde tandis que je me couchais.

Serval krosian
“ Serval krosian ”
par Carl Critchlow © Wizards of the Coast

Je fus brusquement tiré de mon sommeil par un cri d’Urgan, juste à temps pour voir un énorme fauve bondir toutes griffes et tous crocs dehors sur lui… et s’écraser contre un mur de force invisible avant de tomber lourdement au sol. J’éclatai de rire et remerciai la providence de pratiquer la magie blanche ! Vite remis de sa surprise, Urgan se mit lui aussi à rire devant la mine déconfite du serval géant. Celui-ci n’avait pas compris ce qui s’était passé, et était visiblement très vexé, non seulement de perdre deux proies faciles mais aussi d’être la risée des proies en question. Il fit demi-tour et disparut dans les fourrés d’un air digne. L’efficacité du cercle semblait prouvée, et nous décidâmes d’oublier la garde pour mieux nous reposer. La nuit se passa sans autre incident, et nous reprîmes notre route au matin, frais et dispos.
Malheureusement, le serval n’avait pas abandonné, et il nous sauta dessus à l’improviste moins d’une heure après notre départ. Il cloua Urgan au sol, lui lacérant le flanc de ses pattes griffues, et tenta de le mordre à la gorge, tandis que je roulai au sol. Il était trop tard pour lancer un sort d’attaque, qui aurait pu blesser Urgan, aussi dégainai-je mon épée courte. Tandis que le fauve était occupé à lutter contre le centaure, j’enfonçai mon arme de toutes mes forces dans sa gueule, la lame pénétrant jusqu’au cerveau. Sa frénésie stoppée net, la bête relâcha son étreinte et s’écroula dans un dernier soubresaut, sans même pousser un cri. Je refermai les plaies d’Urgan grâce à un sort de soins, et nous repartîmes, non sans avoir ajouté quelques rations de serval krosian à nos provisions.
Notre voyage se poursuivit ainsi plusieurs jours durant, ponctué d’apparitions de monstres étranges et disproportionnés que nous dûmes éviter ou affronter. Aucun chemin ne menait à notre destination, mais le flux de mana émis par le Mirari me guidait aussi sûrement que la flamme attire le papillon. Chaque soir, nous établissions un campement équipé d’un cercle de protection. Je pris enfin le temps d’étudier l’étrange fragment de coquille trouvé près du monstre noir le premier jour de mon arrivée. Urgan me dit que depuis quelques mois, il avait vu à plusieurs reprises des créatures sortir d’œufs similaires. J’en vins à la conclusion que par un phénomène inconnu, peut-être dû au Mirari, ces étranges concrétions devaient se cristalliser autour de certaines créatures, qui restaient prisonnières de cette gangue un certain temps et subissaient d’étranges mutations avant de renaître.

Au cinquième jour de notre périple, nous atteignîmes finalement notre but. Après avoir traversé une zone de végétation particulièrement dense, nous nous retrouvâmes soudain dans une petite clairière. En son centre était plantée une énorme épée dont le pommeau sphérique rayonnait d’une insoutenable lumière verte. Il émanait de l’artefact une formidable puissance magique, et malgré toutes mes résolutions, mon esprit fut aussitôt submergé par une soif de puissance sans limites.
Aussitôt, je sautai à terre et me précipitai vers l’épée.
« Roldaïce, NON ! » cria Urgan en bondissant à ma suite pour me retenir.
Sa main robuste se referma sur mon bras gauche, m’arrêtant net dans mon élan. Le Mirari était presque à ma portée, je pouvais déjà sentir sa puissance couler en moi, se fondre à mon être pour faire de moi un dieu. Et je savais que lui aussi aspirait à cette fusion, car déjà des reflets blanc et rouge apparaissaient au sein de l’intense lumière verte.
« Roldaïce, c’est un piège ! me lança Urgan d’un ton suppliant. Détruis-le ou il te détruira ! Il ne… »
Ses mots moururent dans sa bouche tandis que ses yeux descendaient vers sa poitrine ensanglantée. D’un mouvement rapide et précis, je m’étais retourné en dégainant mon épée de mon bras droit resté libre, et avais brutalement enfoncé la lame dans le cœur du centaure. Je retirai mon arme d’un geste sec et la jetai au sol. Le sang se mit à jaillir de la poitrine d’Urgan, qui tomba à genoux en me regardant, ses grands yeux remplis d’étonnement et de tristesse. Avant même qu’il ne s’effondre au sol, je lui avais tourné le dos pour me jeter sur le Mirari…


Cas de conscience

Fournaise
“ Fournaise ”
par Don Hazeltine © Wizards of the Coast

À peine mes mains se furent-elles refermées sur la petite sphère qu’une décharge de mana pur envahit chaque fibre de mon corps et noya mon esprit sous un déluge de visions et de désirs. L’avenir apparut devant mes yeux… Un avenir où je régnais sans partage sur l’ensemble de Dominaria, comme un maître juste mais impitoyable. Un avenir où j’étais Roldaïce le tout-puissant, bénissant ceux qui obéissaient à mes lois et me vénéraient, et punissant les autres en les précipitant dans des fournaises infernales.
J’ignore combien de temps dura cet état de transe extatique, mais lorsque je finis par en émerger, j’étais agenouillé au sol devant l’épée de Kamahl. Le Mirari s’en était détaché et se trouvait à présent dans mes mains. Il avait changé de porteur, et la brillante lumière verte qu’il émettait il y a peu avait été remplacée par un mélange d’écarlate vif et de blanc immaculé. Je restai ainsi, comme hypnotisé, à regarder la petite sphère, qui ressemblait à un monde miniature sur lequel dansaient des continents de marbre blanc entourés d’océans de sang. Et ce monde reposait au creux de mes paumes, à ma merci, prêt à me donner la puissance nécessaire pour conquérir d’autres mondes, devenir le plus grand mage de tous les temps, établir ma domination sur toute chose en tuant ceux qui s’opposeraient à ma volonté…
Alors même que mon esprit se repaissait de cette pensée, quelque chose au plus profond de mon âme se réveilla, se débattit pour se libérer de ses entraves, et lutta héroïquement pour remonter à la surface de ma conscience. Tuer… Dominer… Etaient-ce là les actes qui avaient guidé ma vie ? N’étais-je pas Roldaïce le sorcier gobelin, bon vivant et défenseur du Bien ? Le Mirari dut percevoir mon trouble et tenta d’assurer sa prise sur moi en m’insufflant une nouvelle bouffée de rêves de puissance. Je tentai de résister, mais mon crâne me faisait mal comme s’il avait abrité une bataille entre deux armées de géants. L’esprit déchiré par un terrible conflit, je me relevai en titubant… C’est alors que mon regard tomba sur le cadavre d’Urgan baignant dans son sang. Cette vision eut l’effet d’un coup de fouet sur mon psychisme, et une vague d’émotion déferla en moi, le remords et la tristesse se changeant vite en une colère vengeresse.
Je réalisai alors que le triste spectacle que j’avais sous les yeux n’était qu’un présage de ce qui se passerait si je succombais à l’influence perverse du Mirari. Comme d’autres avant moi, je deviendrais ivre de puissance et sèmerais mort et destruction, pour finalement laisser ma soif de pouvoir me détruire après que j’eus sombré dans la folie. Seul Kamahl s’était arraché à l’emprise du Mirari lorsqu’il avait blessé sa sœur, mais il avait hésité à détruire l’objet maudit. J’étais bien décidé à ne pas commettre la même erreur. Profitant de cet instant de lucidité, je me lançai un enchantement de rune de garde contre les artefacts, et le poids du Mirari sur mon esprit s’évanouit aussitôt.
« Désolé, mais cette fois tu as perdu… et contre un gobelin ! » lançai-je au Mirari, sans pouvoir réprimer un sourire.
Il me répondit par une onde de colère et de haine, rendu fou de rage par son impuissance à mon égard. Je savourai ma victoire et commençai à me concentrer pour désenchanter définitivement l’objet, lorsqu’une idée traversa mon esprit. Le Mirari avait causé beaucoup de dégâts, mais je pouvais le contraindre à réparer au moins l’un d’eux. Il fallait pour cela que je parvienne à me souvenir d’un antique rituel, que j’avais appris il y a bien longtemps, mais que je n’avais jamais pu lancer tant il nécessitait de puissance magique. Je fouillai ma mémoire pour me remémorer la formule exacte et les gestes à accomplir.
Quand je fus à peu près sûr de me souvenir de tous les détails du sort, je m’agenouillai près d’Urgan, fis le vide en moi et me concentrai de toutes mes forces. J’amplifiai alors mon mana blanc à l’aide de la sphère magique, qui tenta en vain de résister. Lorsque j’eus accumulé tout le mana que mon esprit pouvait contenir, je tentai enfin de lancer le sort de résurrection. Je prononçai les mots magiques, effectuai les gestes au-dessus du corps de mon compagnon, et sentis la marée de mana blanc quitter mon être. Pourtant, rien ne se produisit.
Ma gorge se serra devant l’échec de ma tentative. Urgan était mort de ma main et le resterait… Et soudain, l’effet du sort se manifesta ! Un halo de lumière éblouissante apparut autour d’Urgan, et la blessure mortelle que je venais de lui infliger se referma doucement. Puis il fut agité d’un soubresaut et ouvrit les yeux, tout en inspirant vivement une grande bouffée d’air, comme un nageur qui revient à la surface après une longue plongée.
« Roldaïce ! Mais que… Que s’est-il passé ? J’ai fait un rêve affreux où… »
Urgan avait parlé à toute allure, mais se tut brusquement en voyant la sphère dans ma main. Ses yeux s’agrandirent et il me fixa d’un air hébété.
« Ce… n’était pas un rêve, n’est-ce pas ? me demanda-t-il lentement.
– Euh… non, en effet, répondis-je un peu gêné.
– Mais comment as-tu fait pour…
– Je te raconterai tout ça plus tard, mais j’ai d’abord une tâche urgente à accomplir, lançai-je en me relevant. Attention, ça risque de faire un peu de boucan et beaucoup de lumière. »
Le visage d’Urgan s’éclaira. Il venait de réaliser que j’avais remporté l’épreuve finale, et que notre mission était tout près de son accomplissement.
« À tes ordres, Mage Roldaïce ! » répondit-il gaiement, tout en se relevant à son tour avec souplesse.

Désenchantement
“ Désenchantement ”
par Kevin McKann © Wizards of the Coast
Tandis qu’Urgan s'éloignait pour aller se poster derrière un gros arbre à l'orée de la clairière, je m’éloignai de quelques pas et posai le Mirari dans l’herbe touffue. La petite sphère était à présent bien terne et semblait hésiter entre les différentes couleurs de mana, un peu comme un chiot perdu et désemparé s’approchant de tous ceux qu’il voit en espérant retrouver son maître. À ma grande surprise, je m’aperçus qu’il émanait du légendaire Mirari une onde de peur quasi enfantine. Je faillis avoir pitié, mais je me souvins que la sphère aurait tôt fait de me reprendre sous son contrôle dès que l’effet de ma rune de garde aurait cessé. Je canalisai donc rapidement un peu de mana blanc et tendis la main vers le Mirari.
« Dizen’chant’ ! » lançai-je d’une voix forte en libérant mon mana.
À peine eus-je prononcé la dernière syllabe du sort que la petite sphère se mit à vibrer en émettant un sifflement strident ressemblant à s’y méprendre à un hurlement de douleur… Puis il y eut un flash de lumière aveuglante, et tout devint noir.


Pas de repos pour les braves

Lorsque je rouvris les yeux, je mis un bon moment avant de reprendre mes esprits et de réaliser que je n’étais plus dans la clairière du Mirari, mais couché sur un lit de fourrures dans une hutte de centaure. Mon crâne me faisait si mal que j’avais l’impression d’avoir été piétiné par un troupeau de kavrus… Je tentai de me lever, mais j’étais encore trop faible pour faire le moindre pas.
« Bienvenue parmi les vivants, Messire Roldaïce !»
Je tournai la tête et vis mon ami Urgan entrer dans la hutte.
« Urgan ! Mais que s’est-il passé ?» lui lançai-je, soulagé de le voir en vie.
« Il me semble t’avoir posé la même question il y a quelque temps, répondit-il avec un sourire.
– C’est vrai… Il y a combien de temps, au juste ?
– Huit jours, fit Urgan en s’agenouillant près de mon lit pour être à ma hauteur. Sache d’abord que ton sort a fonctionné. Après la terrible décharge d’énergie, la végétation de la clairière était dévastée, et j’ai aussitôt couru vers toi pour voir si tu étais encore en vie. Puis j’ai cherché des restes du Mirari, mais je n’ai rien retrouvé : l’endroit où il se trouvait n’était plus qu’un large cratère. »
Alors qu’Urgan me parlait, je notai que quelque chose avait changé en lui : il avait gagné en charisme et en assurance, mais perdu beaucoup de sa gaieté et de son insouciance.
« Hmm… Faute de mieux, il faudra nous contenter de cette absence de traces, répondis-je, un peu perplexe. Espérons que mon sort n’a pas éjecté le Mirari ailleurs.
– Je ne pense pas, dit Urgan. Depuis huit jours, l’influence du Mirari semble avoir disparu : la forêt a cessé sa croissance démesurée, et mes centaures n’ont plus rencontré aucune coquille. »
Mes centaures ? Un sombre pressentiment passa en moi.
« Ah, tant mieux, fis-je. Et… que s’est-il passé d’autre ? »

Disciple de la méchanceté
“ Disciple de la méchanceté ”
par Matt Cavotta © Wizards of the Coast

Urgan m’expliqua qu’après avoir pansé mes brûlures, il m’avait ramené vers le village sur son dos. Malgré les dangers de la Krosia, il était parvenu à destination, mais pour y découvrir un bien triste spectacle. L’air grave, il me raconta que pendant notre absence, le village avait été attaqué par un groupe de zombies mené par un clerc de la Coterie, probablement à la recherche du Mirari. Les centaures avaient réussi à défendre leur village et à détruire toutes les abominations, mais Dorgan et son deuxième fils Tolgan avaient péri au combat. Urgan était donc devenu le nouveau chef du clan, le cœur serré par la douleur. Je témoignai à mon ami le chagrin que j’éprouvais et l’assurai de ma compassion. Décidément, la Coterie aurait à payer bien des crimes…
Les jours passèrent et je me remis de mes brûlures et de mes migraines. Un matin, lors de ma convalescence, je perçus une présence dans mon esprit, qu’il me semblait connaître… Celle de Nidéolus ! La connexion télépathique s’affina, et je pus dialoguer mentalement avec l’illusionniste. Depuis mon départ, rongé par le remords et l’inquiétude, il avait tenté sans relâche de me localiser et de me contacter télépathiquement, mais en vain, et ce malgré sa grande expérience en ce domaine. Je lui racontai brièvement l’histoire du Mirari, et nous en vînmes à la conclusion que la puissance magique de l’objet tout proche avait probablement dû faire écran à la perception télépathique de mon ami. Il me proposa de me rejoindre immédiatement par téléportation pour me ramener chez moi, me jurant sur ce qu’il avait de plus sacré qu’il n’avait pas bu une seule goutte d’alcool depuis sa monumentale bêtise.
Je ris de le sentir si piteux, mais apaisai ses remords : il m’avait envoyé en Otaria, certes, mais par ma présence fortuite, j’avais contribué à éliminer l’une des menaces pesant sur les habitants de ce pays, ou au moins à la repousser. Je déclinai d’ailleurs son offre de venir me chercher, en tout cas pour le moment, car je comptais rester en Otaria quelque temps. Je demandai enfin à Nidéolus de rassurer mes gardes, qui devaient être bien inquiets depuis mon absence, et sans doute se laisser aller un peu ! Avant que son esprit ne prenne congé du mien, l’illusionniste me donna une formule simple qui me permettrait d’entrer en contact télépathique avec lui dès que nécessaire, et évidemment lorsque j’éprouverai le désir de regagner mon domaine.

Vigile de Brinbois
“ Vigile de Brinbois ”
par Mark Tedin © Wizards of the Coast

Je commençai donc à penser à mon retour. Mes amis centaures allaient un peu me manquer, mais le danger était écarté, et ils n’avaient donc plus besoin de mon aide. Depuis notre quête, Urgan et moi avions en effet constaté que les effets néfastes du Mirari avaient cessé, et nous en avions éprouvé une grande satisfaction. Mais le lendemain de mon contact avec Nidéolus, une bête monstrueuse fit irruption dans le village. Le répit avait été de courte durée ! Je remis bien sûr mon départ, et au cours des semaines qui suivirent, des animaux mutants firent de nouveau leur apparition. Les elfes commencèrent eux aussi à changer : ils grandirent, leur peau durcit et prit une teinte verte, et ils devinrent surtout plus agressifs. Ils nous attaquèrent à plusieurs reprises, alors qu’ils avaient toujours été de grands alliés des centaures. Pire encore, mes amis et moi-même commençâmes nous aussi à ressentir ces effets délétères. Fort heureusement, je parvins à les contrecarrer grâce à ma magie blanche, mais l’entretien constant de ces enchantements protecteurs me demandait beaucoup d’énergie, et je savais que je ne pourrais pas les maintenir indéfiniment.
Je devais me rendre à l’évidence : ma tentative de destruction du Mirari avait lamentablement échoué. Quelque temps plus tard, j’en eus une autre confirmation. Nous apprîmes que Kamahl était finalement sorti de sa retraite, armé de son épée portant à nouveau le Mirari, pour tenter de neutraliser Akroma et de guérir sa sœur. Le druide n’avait atteint qu’un seul de ces deux buts, car dans le feu du combat, il avait tué les deux femmes alors qu’elles luttaient au corps à corps. Malheureusement, leur mort avait généré une étrange conjonction magique, et elles avaient fusionné pour former un nouvel être : Karona. Quelle que soit sa vraie nature, Karona rayonnait de magie et subjuguait tous ceux qui la voyaient, à l’exception des caractères les plus forts. Chaque peuple d’Otaria se mit alors à l’adorer comme une déesse, mais d’une adoration si exclusive et jalouse que l’idée même de la partager avec un autre peuple était insupportable.

Karona, fausse divinité
“ Karona, fausse divinité ”
par Matthew D. Wilson © Wizards of the Coast

Inévitablement, ce fanatisme fit basculer le continent dans une guerre terrible, encore pire que celle qui avait vu s’affronter Phage et Akroma. Une guerre dont l’enjeu absurde était Karona elle-même. Je ne pus me résigner à abandonner mes amis centaures, et restai auprès d’eux afin de tenter de les aider à se défendre si les ravages de cette folie s’étendaient jusqu’à eux.
Nous vécûmes plusieurs mois très éprouvants, passés à repousser les monstres de la Krosia et les attaques des elfes. Mes pouvoirs étaient dangereusement proches de l’épuisement, et je savais que je ne pourrais plus maintenir très longtemps mes protections magiques.
Puis un beau jour, nous apprîmes enfin qu’au terme d’un terrible affrontement, Kamahl était parvenu à détruire Karona. Karn, le légendaire golem d’argent créé par Urza, qui était devenu un arpenteur lors de l’Apocalypse, était alors apparu sur les lieux du combat. Il avait récupéré le Mirari, dont il était le créateur. Karn l’avait placé sur Dominaria comme une sonde lui permettant de garder un œil sur le plan alors qu’il arpentait le Multivers, mais l’objet s’était déréglé, avec les conséquences tragiques que l’on sait. De Karona, il ne restait que Jeska, la sœur de Kamahl ; après ses deux métamorphoses et sa mort, l’étincelle d'arpenteuse de la barbare s’était révélée, et elle avait elle aussi accédé à la toute-puissance. Karn lui proposa alors de devenir son mentor et ils partirent ensemble arpenter le Multivers.
Après la disparition de la fausse déesse, les survivants d’Otaria sortirent de leur transe et réalisèrent leur folie, mais un peu tard. Je participai ensuite à la reconstruction du continent et aidai les réfugiés dans la mesure de mes moyens, comme je l’avais fait sur Dominaria après l’Apocalypse.

Lorsque j’estimai que mon aide n’était plus requise, je décidai qu’il était tout de même temps de rentrer chez moi, et l’annonçai à Urgan. Il ne cacha pas sa tristesse de me voir partir après toutes les aventures que nous avions vécues ensemble depuis notre première rencontre une année auparavant. Il était à présent un guerrier centaure accompli, dont les exploits héroïques auraient empli de fierté le vieux cœur de Dorgan. Mon compagnon d’armes fit organiser une fête magnifique en mon honneur à l’occasion de mon départ, qui me rappela le banquet que son père avait donné le soir de mon arrivée. Nous mangeâmes, bûmes et rîmes jusque tard dans la nuit, sous le ciel étoilé de la Krosia.
Le lendemain matin, je me levai et me préparai au départ, mais sans grand enthousiasme. Une fois paré, je contactai Nidéolus grâce à sa formule. Ces derniers mois, j’avais souvent conversé avec lui, pour lui raconter nos aventures, lui confier mes doutes et mes souffrances. Par deux fois, il s’était même téléporté auprès de moi pour me prêter main forte. Quelques instants après que je l’eus appelé, l’illusionniste apparut. Il me serra dans ses bras, puis salua chaleureusement Urgan, qu’il connaissait bien.
Je regardai autour de moi et vis que tous les centaures étaient venus me faire leurs adieux. Je m’étais lié d’amitié avec beaucoup d’entre eux, et j’étais triste de les quitter.
« Ne t’inquiète pas mon cher Roldaïce, me dit Nidéolus en souriant. Ce sera un plaisir pour moi de te servir de passeur, et nous reviendrons faire des petits séjours en Otaria dès que tu désireras revoir nos amis ici présents ! »
Les centaures approuvèrent cette idée, certains avec des cris de joie, d’autres en remerciant Nidéolus, et tout cela me remit un peu de baume au cœur. Je me tournai enfin vers Urgan.
« Vous allez me manquer, Messire Roldaïce, me dit-il. »
L’espace d’un instant, le fier héros qu’il était devenu s’effaça, et je revis en lui le jeune centaure que j’avais connu.
« Vous aussi, Messire Urgan », répondis-je en lui serrant la main, le cœur plein d’émotion.
Par le Chaos, comme je déteste les adieux !
Puis je pris la main de Nidéolus et saluai une dernière fois les centaures tandis que l’illusionniste lançait son sort. Lorsqu’il eut prononcé la formule, la clairière s’effaça pour laisser la place à la cour de mon château. Nous fûmes accueillis par les acclamations de mes soldats, gobelins et humains, restés fidèles au poste en attendant mon retour. Depuis notre reprise de contact télépathique, Nidéolus leur avait raconté mes aventures au fur et à mesure, m’avait tenu informé des nouvelles de mon domaine, et avait transmis mes instructions à mes hommes. Avant que j’aie pu dire ou faire quoi que ce soit, ils se ruèrent sur moi et me soulevèrent du sol pour me porter en triomphe à travers la cour, me secouant comme un vulgaire sac de pommes sous les yeux d’un Nidéolus hilare.


FIN


Lexique (cliquez sur le mot choisi pour revenir au texte)
Mana : Énergie mystique nécessaire à toute magie, et captée par les sorciers à partir des terrains auxquels ils sont liés ou qui les environnent.
Pied : Ancienne unité de mesure correspondant environ à 30 centimètres. Dix pieds correspondent à trois mètres, cent pieds à trente mètres.
Avemains : Humanoïdes fiers et altiers au corps couvert de plumes, dotés d’une tête de rapace, de serres et de puissantes ailes.
Ondins : Créatures aquatiques dont la partie supérieure du corps est humanoïde et la partie inférieure ressemble à celle d’une anguille. Certains ondins peuvent se transformer afin de se déplacer sur la terre ferme.
Céphalide : Apparentés aux pieuvres, les céphalides sont des créatures très intelligentes mais naturellement enclines à la manipulation et à la tromperie.
Multivers : Terme par lequel on désigne l'immensité contenant l'ensemble des plans.
Arpenteur : Stade suprême de la puissance magique, auquel n’accèdent que quelques élus du destin, possédant « l’étincelle ». Cette mystérieuse force innée n’est en général pas décelable durant la vie de son porteur. L’étincelle n’a une chance de se réveiller qu’à la mort de celui-ci, de préférence sous le coup d’un fort dégagement d’énergie magique. Au lieu de mourir, le porteur de l’étincelle devient alors un arpenteur : désormais immortel ou presque, il dispose de pouvoirs phénoménaux et peut voyager entre les différents mondes, appelés « plans ». Le cas du golem Karn est un peu particulier : il devint un arpenteur en intégrant l’étincelle de son créateur Urza à la mort de celui-ci.
Apocalypse : Phase finale de l’invasion du monde de Dominaria par les maléfiques Phyrexians, qui furent finalement anéantis mais au prix d’innombrables morts et de destructions titanesques.

Texte © P.O. Barome

Illustrations © Wizards of the Coast

Cette nouvelle est inspirée des cartes Magic: the Gathering™ des blocs Odyssée™ et Carnage™, et des
romans officiels Magic: the Gathering™ des cycles Odyssée™, par Vance Moore, Scott Mc Gough et Will
McDermott, et Carnage™, par J. Robert King.

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